Mers surréalistes : Entretien avec les artistes Prue et Honey
Découvrez ces créateurs curieux qui s'engagent dans des dialogues surréalistes entre le corps et le paysage.
Pour les collaboratrices de toujours Prue Stent et Pour Honey Long, l'art est un moyen d'explorer l'expérience tactile de notre monde. Animée par une curiosité commune de repousser les limites de la forme, de la couleur et de la texture, cette artiste multidisciplinaire ne se définit pas par une pratique créative unique. Au contraire, elle navigue avec fluidité entre photographie, performance, installation et sculpture, créant un langage visuel singulier qui remet en question les conventions de chaque médium.
Fascinés par l'inattendu, ils saisissent l'invisible : la surface humide de langues enlacées, la texture visqueuse d'une matière inconnue. Leur imagerie est empreinte de fantaisie : corps et matière fusionnent avec le paysage et l'espace, se métamorphosant en formes inédites, presque extraterrestres. Dans le même esprit, leurs œuvres en verre possèdent une qualité visqueuse et volumineuse ; le verre en fusion, solidifié en cours de coulée, crée des sculptures qui semblent se fondre dans leur environnement.
Souvent provocatrices, les œuvres de Prue et Honey invitent à se confronter à un certain malaise. Conceptuelles et captivantes, elles n'en sont pas moins brutes et profondément ancrées dans le monde naturel. Touchés par leur démarche, nous avons collaboré avec elles en 2020, année où elles ont créé une série de photographies inspirées de notre collection Skin. Cette année, nous les avons invitées à participer à notre projet « Marque d'une étape » , pour lequel elles ont imaginé deux interprétations de notre nouveau symbole : une sculpture organique en verre soufflé et une macrophotographie d'une créature marine d'un autre monde.
Dans cette interview, nous explorons l'univers de Prue et Honey pour découvrir leurs inspirations, leur processus de collaboration et comment l'expérimentation influence leur pratique artistique.
Honey & Prue's studio
« Quand quelque chose résonne en nous, nous le ressentons tous les deux instinctivement. Notre dynamique est très fluide ; nous réagissons intuitivement aux matériaux, aux espaces et aux corps avec lesquels nous travaillons. »
Parlez-nous un peu de vous en tant qu'artistes individuels : qu'est-ce qui vous a inspirés à vous lancer dans l'art ?
Honey : L’art a toujours été pour moi un moyen de donner forme à des sentiments abstraits ou intangibles. C’est comme un dialogue permanent avec moi-même et le monde, et je suis attirée par lui comme moyen de communication. J’aime le processus de sélection de différents éléments – textures, objets et matériaux – et voir ce qu’ils deviennent, laissant place à l’inattendu.
Prue : Pour moi, l'art est un moyen d'explorer la physicalité du monde, la tension entre beauté et malaise, et l'expérience tactile des choses. J'ai toujours été fascinée par les interactions entre les corps et les matériaux, par les réactions viscérales qu'elles suscitent. J'aime repousser les limites de ce que l'on peut faire avec la forme, la couleur et la texture.
'Worm Piece', hand-blown glass
Seabed, photographic print
Comment vous êtes-vous rencontrés et comment votre collaboration artistique a-t-elle vu le jour ?
Honey : Nous nous sommes rencontrées au lycée et l’exploration créative a toujours fait partie intégrante de notre amitié. Nous confectionnions des vêtements, tournions des courts métrages et jouions avec des objets chinés. Au fil du temps, cette spontanéité s’est naturellement transformée en une démarche plus structurée et réfléchie. Notre collaboration s’est développée de façon organique et nous avons commencé à prendre notre pratique artistique plus au sérieux.
Prue : Ce n’était pas prévu formellement ; il y a toujours eu cette curiosité partagée entre nous. Au fil de notre évolution artistique respective, nos parcours se sont croisés et la collaboration est devenue un prolongement naturel de notre amitié.
« La forme finale n’est jamais prédéterminée. L’œuvre prend forme au fur et à mesure que nous réagissons à la manière dont ces éléments interagissent les uns avec les autres, presque comme une conversation qui se déroule. »
Que pouvez-vous nous dire sur votre dynamique de collaboration — comment a-t-elle évolué au fil des ans et influencé votre travail ?
Honey : Notre pratique est profondément liée à notre amitié. Au fil du temps, notre confiance mutuelle s’est renforcée, ce qui nous permet d’expérimenter librement. Nous échangeons constamment des idées, et lorsqu’une idée résonne en nous, nous le ressentons toutes les deux instinctivement. Notre dynamique est très fluide ; nous réagissons intuitivement aux matériaux, aux espaces et aux corps avec lesquels nous travaillons.
Prue : Il existe désormais une sorte d’entente tacite entre nous. Nous avons évolué au point de souvent utiliser le même langage, même si nos approches diffèrent. Cet équilibre contribue à la fraîcheur de notre travail et nous pousse mutuellement à explorer de nouvelles idées et approches.
Comment parvenez-vous à équilibrer ou à exploiter vos différentes perspectives créatives ?
Honey : Tout repose sur la confiance et la fluidité. On se laisse la liberté d'explorer différentes idées, et quand une idée fonctionne, c'est une satisfaction partagée. Il n'y a pas de structure rigide ; on suit plutôt nos intuitions et on voit où elles nous mènent.
Prue : Nous partageons souvent la même vision esthétique et thématique, mais nos approches différentes enrichissent notre travail. Il ne s’agit pas tant d’un équilibre que d’un processus continu d’enrichissement mutuel de nos idées.
« C’est un processus d’expérimentation constant, qui consiste à rassembler différents éléments pour créer de nouvelles associations et de nouvelles significations. »
Que pouvez-vous nous dire sur votre processus créatif, de sa conception à son résultat final ? Comment l’idée d’une œuvre ou d’un projet naît-elle et évolue-t-elle généralement ?
Honey : Notre démarche est très expérimentale dès le départ. Elle commence souvent par un matériau ou un espace qui nous inspire, et nous commençons à jouer avec – qu’il s’agisse de corps, de textures ou d’éléments naturels. La forme finale n’est jamais prédéterminée. L’œuvre prend forme au fur et à mesure que nous réagissons à l’interaction de ces éléments, comme une conversation qui se déploie.
Prue : Parfois, il s’agit d’une réaction très tactile ou viscérale à quelque chose : une couleur, une texture, ou la façon dont la lumière frappe une surface. L’œuvre naît de cette expérience sensorielle, et nous suivons son évolution naturelle, la laissant se développer jusqu’à ce qu’elle nous paraisse achevée.
Votre travail est un mélange incroyable de photographie, de performance, d'installation et de sculpture – comment la liberté artistique et l'expérimentation nourrissent-elles votre pratique ?
Prue : Nous sommes constamment à l'affût de choses ou de lieux susceptibles de nous inspirer – un déchet, un étang, un tissu intéressant, un vieux magazine. C'est un processus d'expérimentation permanent, qui consiste à rassembler différents éléments pour créer de nouvelles associations et significations. Les frontières entre la photographie, la sculpture et la performance s'estompent souvent, et ces disciplines s'enrichissent mutuellement.
« Travailler à nouveau le verre a été passionnant. En tant que matériau et procédé, il nous permet de créer des formes qui dégagent une forte impression de fluidité et d'émotion. »
D’où puisez-vous votre inspiration, individuellement et en collaboration ? Quel rôle joue la nature dans vos œuvres ?
Prue : Le monde naturel – qu’il s’agisse de l’océan, des paysages ou de la matière organique – nous offre d’innombrables sources d’images et de textures. Nous nous intéressons à la manière dont ces éléments interagissent avec le corps humain et comment ils peuvent fusionner et se transformer mutuellement.
Quels sont vos supports de prédilection, et y a-t-il une discipline particulière qui vous attire le plus en ce moment ?
Honey : Récemment, travailler à nouveau le verre a été une expérience passionnante. En tant que matériau et procédé, il nous permet de créer des formes qui dégagent une forte impression de fluidité et d’émotion.
Prue : La photographie a toujours été au cœur de notre pratique, mais nous sommes de plus en plus attirés par le travail avec l'installation et la sculpture, créant des expériences plus immersives et physiques.
Details of a hand-blown glass sculpture
Miscellaneous organic matter
« Nous sommes constamment attirés par l’exploration de la tension entre la beauté et le malaise, le familier et l’étranger. »
Vos œuvres créent des dialogues inattendus entre le corps, la sculpture, la texture et le paysage, aboutissant souvent à quelque chose d'organique, de surréaliste, voire de dérangeant. Y a-t-il des thèmes récurrents auxquels vous revenez sans cesse ?
Honey : Oui, absolument. Nous revenons sans cesse aux thèmes de la fluidité, de la transformation et de l’hybridité. Le corps est toujours au cœur de notre démarche, mais il est en perpétuel mouvement : il se fond avec son environnement, devient autre chose, quelque chose d’étrange. Nous sommes constamment attirés par l’exploration de la tension entre beauté et malaise, entre le familier et l’étranger.
Parlez-nous de vos créations en verre soufflé et de la façon dont vous vous êtes intéressé à cet artisanat.
Honey : J’ai toujours trouvé le soufflage de verre fascinant. Je me souviens, enfant, d’avoir visité l’atelier d’une amie de ma mère ; observer le mouvement du verre en fusion était tellement satisfaisant. À l’instar de la photographie, on parvient à capturer et à immortaliser ces instants fugaces, et il est intéressant de voir comment ces différents médiums dialoguent dans notre pratique.
Enfin, qu'attendez-vous avec le plus d'impatience pour le reste de l'année ?
Prue : Nous avons une exposition solo à la galerie Arc One qui ouvrira ses portes en novembre, et nous travaillons actuellement à sa préparation.